孙鉴远|穆罕默德是欧洲的创造者么? ——一个对Pirenne论题的重新评估

想当国师的哲学家们2021-10-11 12:38:26

L’Europe fut-elle créée par Mahomet?
 --- Une réévaluation de la thèse Pirenne

作简

者介



孙鉴远,UCL和LSE历史学毕业。曾在法国德国短期学习过。主修19世纪欧洲史,殖民史。现在在申请博士,方向为中亚研究。精通英、法、德、意、汉五种语言,能够阅读荷兰语、西班牙语,在学习俄语、阿拉伯语、叙利亚语。曾去过中东欧洲40多个国家。梦想是成为像Livingston那样的探险家 (alas unlikely in a postcolonial modern age!)

穆罕默德是欧洲的创造者么?

——一个对Pirenne论题的重新评估


在一个伊斯兰与基督教世界冲突不断的21世纪,我们自然而然地会把基督教文明和伊斯兰文明当成两种对立的文明。然而一个比利时历史学家Henri Pirenne在20世纪初的时候却提出了这样一个理论:欧洲是由默罕默德创建的。没有穆罕默德及其建立的伊斯兰帝国,就没有今天的欧洲。他的理论是这样的:在罗马帝国时期,我们今天所熟悉的亚非欧三大洲的划分并不存在。对古罗马人来说,地中海世界是一个统一的整体 (une unité méditerranéenne)。由于海路运输的成本远比陆路的低,罗马与北非、西亚的贸易联系远比其与阿尔卑斯山以北的欧洲更密切。罗马帝国的经济基础就是建立在这样一个地中海贸易之上。Pirenne认为,这样一种地中海贸易并没有因为5世纪的“蛮族入侵”而被破坏。它一直维持到了7世纪,直到伊斯兰帝国的建立把亚非两洲和基督教化的欧洲割裂了出去。地中海贸易——罗马帝国的经济根基——也就因此而被彻底打乱 。从此,欧洲走向了和亚非两洲不一样的发展轨迹。今天小编就给大家推荐一篇法语小文,探讨Pirenne的这个理论,并看看它对我们今天欧洲身份认同 (l’identité de l’Europe) 所能带来的启示。

L’histoire d’Europe est souvent présentée comme une histoire des batailles, dans lesquelles l’Europe se défend contre les envahisseurs provenant de l’Orient. Déjà dans les œuvres d’Hérodote, dont la description des Guerres médiques nous fait penser à une confrontation entre deux civilisations - celle des Grecs et celle des Perses, cette bipolarité identitaire est assez claire pour que l’on ne puisse ignorer.1De Marathon et Thermopylae dans l’Antiquité, à Tours et Poitiers au Moyen-Âge, ou encore Lépante et Vienne dans l’histoire moderne, l’Orient est toujours dépeint comme agresseur menaçant l’ordre établi en Europe. Avec le triomphe de l’impérialisme au XIXème siècle, où les puissances européennes dominent partout dans le monde, cette bipolarité orient-occidentale persiste, mais dans le sens inverse - désormais c’est l’Europe qui va conquérir l’Orient. Cette suprématie politique et militaire d’Europe est accompagnée d’une idéologie de supériorité, dans le sens que les Européens se voit d’avoir la responsabilité de faire diffuser la culture européenne plus avancée aux pays dits ‘retardés’. C’est ce que l’on appelle ‘la mission civilisatrice’, un terme si poétique qu’on oublie souvent son origine impérialiste.


Cependant, cette division Orient-Occidentale à laquelle nous somme habitués aujourd’hui, n’est pas forcément une réalité dans le passé. Sous l’Empire romain, par exemple, il n’y eut aucune unité dans la partie qui deviendrait un jour l’Europe que nous connaissons aujourd'hui. Bien au contraire, la capitale Rome fut plus étroitement liée à l’Afrique du Nord, le grenier de l’Empire, qu’à l’Europe du Nord, qui fut mal connue à cette époque-là. Aux yeux des Romains, la division de l’Europe, l’Asie et l’Afrique serait absurde, puisque aucune de ces trois parties n’a une identité particulière qui va de soi. Loin de là, l’Empire romain est fondé sur l’unité méditerranéenne, étant donné que c’est la mer méditerranéenne qui fournit à l’Empire le moyen de transport le plus rapide, par lequel le commerce maritime fleurit. L’on peut voir clairement l’importance que les Romains attachent à la Méditerranée dans le nom qu’ils lui donnent ‘Mare nostrum’ - notre mer.2 

Henri Pirenne

Si la division Europe-Orient n’est qu’une création artificielle datant postérieur de l’époque romaine, d’où et pourquoi vient-elle notre conception bipolarisée de l’Europe contre l’Orient? Quelles sont ses causes? Quelles sont ses conséquences? Ceux-ci sont les questions auxquelles Henri Pirenne essaient de répondre dans son œuvre Mahomet et Charlemagne, paru à titre posthume en 1937. Contrairement à ce que les gens souvent croyaient à son époque, Henri Pirenne a souligné que les invasions barbares au 5ème siècle n’avait pas détruit la civilisation classique. La chute de l’Empire romain n’est pas, comme ce qu’écrit Edward Gibbon, le triomphe du barbarisme et du christianisme. Bien au contraire, les royaumes barbares qui succédèrent à l’Empire romain firent maintenir beaucoup de traditions romaines - ce que Pirenne appelle la ‘Romania’ - en conservant les institutions politiques romaines, en continuant d’employer la langue latine dans l’administration et en préservant le commerce méditerranéen. Pirenne fait observer que l’unité économique et culturelle du monde méditerranéen, malgré tous les bouleversements politiques, ne fut jamais interrompue, et la civilisation romaine, dont la structure sociale était fondée sur les villes et dont le commerce était centré sur la Méditerranée, survécut la disparition de son entité politique.3

Ce qui a rompu cette unité méditerranéenne, c’est l'arrivée au pouvoir de Mahomet et la création de son empire islamique au début du 7ème siècle. En conquérant la partie orientale et africaine de l’ancien Empire romain et en convertissant les habitants locaux à l’Islamisme, le monde méditerranéen s’est désormais divisé en deux parties opposées du point de vue idéologique. Le commerce maritime, qui avait été le pilier de cette unité méditerranéenne, a disparu. Par conséquent, l’Europe de l’Ouest, privée de l’accès à la Méditerranée, est contrainte de réorienter vers le Nord, et les régions qui n’ont été que périphériques sous l’Empire romain, se trouvent désormais au cœur du territoire qui va devenir l’Europe. Tout cela facilite la naissance de l’Empire carolingien, qui malgré sa prétention d'être l'héritier de l’Empire romain, n’est plus qu’un simulacre de celui-ci. Le caractère séculier de l’ancien Empire romain est substitué par une ambiance religieuse, vu que c’est l’Église qui fournit aux souverains carolingiens leur légitimité politique en couronnant Charlemagne en 800. Les souverains carolingiens n’utilisent plus le titre imperator Romanorum, le titre officiel des empereurs romains, mais serenissimus Augustus, a Deo coronatus, magnus, pacificus, imperator. Ils n’ajoutent que Romanorum gubernans imperium - ‘le pouvoir gouvernant les romains’ - une expression assez ambiguë pour qu’elle ne soit pas trop controversée aux yeux des contemporains dont la mémoire de l’Empire romain a déjà commencé à disparaître.4 Le centre politique de ce nouvel empire ne se trouve plus au bord de la Méditerranée, mais en Austrasie, avec la capitale Aix-la-Chapelle (ou Aachen), non plus Rome. La structure économique a profondément changé. Faute du commerce méditerranéen, l’économie carolingienne est devenue de plus en plus autarcique, la vie matérielle de plus en plus simplifiée, et la circulation des monnaies de plus en plus rare, ou en un mot, l'économie carolingienne s’est feodalisée, ce qui est, selon Pirenne, le signe du commencement du Moyen-Âge.5 “Sans l’islam, l’empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne sans Mahomet serait inconcevable.” ainsi conclut-il Pirenne.6

Dès sa parution, cette thèse a suscité un grand débat historiographique qui ne cesse d’attirer l'intérêt des historiens jusqu’aujourd’hui. Un des contemporains de Pirenne, Alfons Dopsch, a déjà critiqué la thèse Pirenne en s’appuyant sur l’observation de la racine économique autonome de l’Empire carolingien.7La plupart des critiques récentes sont fondées sur les nouvelles découvertes archéologiques, le résultat auquel Pirenne n’eut pas accès au moment où il écrivait son œuvre. Certains évidences sur lesquelles Pirenne bâtit son argument - l’interruption du commerce méditerranéen, la perte de la fonction économique des villes et la disparition des objets de luxe d’origine orientale dans l’Empire carolingien - ne peuvent pas être corroborées par l'archéologie.8 Certains autres, le passage de monnaie d’or à celle d’argent, par exemple, n’est pas forcément une preuve de l’effondrement de l’économie carolingienne - ceci pourrait être expliqué par le manque de l’or et l’abondance de l’argent en Occident par rapport à l’Orient. En fait, selon l’étude numismatique de M. Bolin, le système monétaire de l’Empire carolingien est étroitement lié à celui du califat abbasside.9 De plus, les quatre aspects du commerce que Pirenne nous fait considérer comme la meilleure indication de la perturbation économique méditerranéenne - la monnaie d’or, les étoffes précieuses, le papyrus et les épices - ne sont pas en mesure, nous semble-t-il, de prouver que c’est l’expansion islamique qui a provoqué l’effondrement économique en Europe de l’Ouest.10 Bien au contraire, l’Islam a ouvert des circuits économiques nouveaux à l’Occident en le rattachant au marché de l’Extrême-Orient. Cela explique la raison pour laquelle les routes commerciales en Méditerranée tombèrent peu à peu en désuétude, puisque la route la plus courte reliant l’Europe à l’Extrême-Orient est celle par Volga via la mer Caspienne et Baltique.11


En conclusion, après presque 80 ans dès sa parution, la thèse Pirenne, malgré son imprécision, reste encore pertinente. Malgré son exagération du rôle joué par la naissance de l’empire islamique sur la mutation dans le monde méditerranéen, Pirenne nous fournit un point de vue original en ce qui concerne la genèse de l’identité européenne au Moyen-Âge, en nous faisant penser à la bipolarité de cette question sur l’identité. Encore qu’on doive toujours se méfier d’une démarche quelconque qui trace une ligne droite entre un événement de plus d’onze siècles plus tôt et une réalité politique au 20ème siècle, la similarité entre l’Empire de Charlemagne et l’UE serait évidente à tous. Il n’est pas une coïncidence que le territoire de Charlemagne était presque identique à celui des six membres fondateurs de CEE, et que toutes les institutions majeures d’UE se trouvent dans la zone qui constitua autrefois le cœur de l’Empire carolingien. Si l’on croit à ce qu'écrit Paul Valéry : ‘Il y a Europe là où les influences de Rome sur l’administration, de la Grèce sur la pensée, du christianisme sur la vie intérieure se font sentir toutes les trois’, c’est bien au début du Moyen-Âge que ces trois éléments se font sentir pour la première fois.12

Annotation

1 Herfried Münkler, “Europa als politische Idee: Ideengeschichtliche Facetten des Europabegriffs und deren aktuelle Bedeutung”, Leviathan, Jaarg. 19, H. 4 (1991) p. 525

2 Marcel Le Grey, Jean-Louis Voisin & Yann Le Bohec, Histoire Romaine 2ème ed. (1994, PUF, Paris)

3 Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne (1937, Bruxelles) p. 6-8, 17-26

4 Il faut souligner ici, cependant, que les souverains de l’Empire byzantin fit conserver le titre traditionnel de l’Empire romain, imperator Romanorum, même si seulement en grec, Βασιλεύς των Ῥωμαίων, ‘l’empereur des Romains’

5 Pirenne, p. 159-167

6 ibid. p. 166

7 Alfons Dopsch, Die Wirtschaftsentwicklung der Karolingerzeit, vornehmlich in Deutschland, vol. II, 2. ed. (1922, Weimar), p. 300

8 Richard Hodges & David Whitehouse, Mohammed, Charlemagne & the Origins of Europe: Archaeology and the Pirenne Thesis (1983, Duckworth, London), p. 77-122

9 Édouard Perroy, “Encore Mahomet et Charlemagne”, Revue Historique, T. 212, Fasc. 2 (1954) p. 234

10 Maurice Lombard, “Mahomet et charlemagne: Le problème économique”, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 3e Année, No. 2 (1948), p. 189-195

11 ibid. p. 197

12 cf. Robert Frank “Une histoire problématique, une histoire du temps présent” Vingtième Siècle. Revue d'histoire, No. 71 (2001), p. 80

Bibliographie

1 Dopsch, A. Die Wirtschaftsentwicklung der Karolingerzeit, vornehmlich in Deutschland, vol. II, 2. ed. (1922, Weimar)

2 Frank, R. “Une histoire problématique, une histoire du temps présent” Vingtième Siècle. Revue d'histoire, No. 71 (2001)

3 Hodges, R. & Whitehouse, D. Mohammed, Charlemagne & the Origins of Europe: Archaeology and the Pirenne Thesis (1983, Duckworth, London)

Le Grey, M., Voisin J.-L. & Le Bohec, Y. Histoire Romaine 2e ed. (1994, PUF, Paris)

4 Lombard, M. “Mahomet et charlemagne: Le problème économique”, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 3e Année, No. 2 (1948)

5 Münkler, H. “Europa als politische Idee: Ideengeschichtliche Facetten des Europabegriffs und deren aktuelle Bedeutung”, Leviathan, Jaarg. 19, H. 4 (1991)

6 Perroy, É. “Encore Mahomet et Charlemagne”, Revue Historique, T. 212, Fasc. 2 (1954)

Pirenne, H. Mahomet et Charlemagne (1937, Bruxelles)

7 Said, E. Orientalism (1978, London)